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EXTRAIT Tome 1
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PROLOGUE
Année 2439

Evelyn poussa sans bruit l’un des battants de la lourde porte métallique qui fermait sa chambre. Quelque part, elle se demandait si Atticus n’avait pas fait installer cette double porte spécialement pour elle, afin qu’il lui soit plus difficile de se promener en douce dans le palais, seule la nuit.

Elle la referma avec précaution et poussa un soupir de soulagement, se croyant en sécurité. Mais soudain, elle entendit la voix même qui hantait ses cauchemars – la voix de l’homme qui lui avait tout pris. Un petit cri d’effroi sortit de sa bouche et son cœur s’emballa de nouveau. Ses mains se mirent à trembler.

— D’où viens-tu ? demanda Atticus d’une voix neutre mais qui laissait transparaître une menace.

Elle se retourna lentement, terrifiée à la pensée de ce qui allait suivre, incapable de formuler une réponse à la fois plausible et satisfaisante. Toutefois, elle rassembla assez de courage pour lever les yeux et le regarder en face. Elle était consciente que la scène qui se déroulait devant elle pouvait sembler sortir tout droit d’un film d’horreur.

Atticus se tenait à l’autre bout de la pièce, adossé au chambranle de l’une des hautes fenêtres. La clarté de la lune découpait sa silhouette, projetant une ombre étirée sur le parquet noir et luisant. Elle était entrée sans allumer les lampes, si bien qu’il avait le visage dans la pénombre, mais elle n’avait pas besoin de plus de lumière pour savoir qu’il fronçait les sourcils.

— Je… je…, balbutia-t-elle.

— Inutile de chercher à mentir, dis-moi la vérité, Evelyn.

Elle s’adossa au mur, tentée de prendre ses jambes à son cou. Mais la partie rationnelle de son cerveau la persuada de ne rien faire. Non seulement elle serait incapable de battre un vampire à la course, mais de plus, elle tremblait de tout son corps et n’aurait pas la force de rouvrir la lourde porte de fer. Une longue pause s’ensuivit, et quand Atticus comprit qu’Evelyn ne lui donnerait pas la réponse qu’il connaissait déjà, il traversa la pièce à toute vitesse et se planta devant elle. Il passa son index doucement sur ses joues écarlates.

— Tu as froid.

— J’ai fait un tour dans les jardins pour me rafraîchir les idées.

Il se mit à rire. D’un rire doux qui, sortant d’autres lèvres que les siennes, aurait pu être agréable.

— Mensonges, gronda Atticus.

Brusquement, une de ses mains se referma sur la mâchoire d’Evelyn. Instinctivement elle commença à se défendre. Le désir irrésistible de fuir qui s’était emparé d’elle ne cessait de croître, seconde après seconde.

— Je sais d’où tu viens, et je sais avec qui tu étais ! lui siffla-t-il vicieusement à l’oreille. Tu oses me prendre pour un imbécile ?

Sans essayer de dissimuler la rage qui bouillait en lui, il se pressa contre elle. Elle pouvait presque ressentir la noirceur qui s’emparait de son corps et prenait possession de son esprit.

« Vivre aux côtés d’Atticus, c’est comme côtoyer un lion qui a faim. On doit être sur ses gardes à chaque instant parce qu’il a le pouvoir de détruire tout ce qui nous est cher d’un simple claquement de doigts. »

Les paroles de son cher Hansel résonnèrent aux oreilles d’Evelyn, qui résista à son désir de se battre. Elle savait que, avec Atticus, combattre le feu par le feu ne ferait que décupler l’incendie. En temps normal elle s’en serait moquée, mais à ce moment précis, elle savait qu’elle avait trop à perdre. Si ce qu’avait dit Atticus était vrai et qu’il savait exactement avec qui elle était, alors il devait aussi savoir ce qu’ils avaient l’intention de faire. Il y avait trop de vies en jeu, Evelyn le savait. Et pour le bien des personnes qu’elle aimait, la jeune humaine réprima son désir de se défendre et le laissa appuyer sa tête dans le creux de son cou, pour aspirer son parfum entre deux souffles saccadés.

— Combien de fois faudra-t-il te dire que tu n’es pas autorisée à le toucher, à penser à lui ? Tu es à moi, Evelyn, tu dois accepter cette idée. Tu es à moi, rien qu’à moi.


CHAPITRE 1

Le patrimoine d’Evelyn Blackburn n’avait rien d’extraordinaire. Sa famille n’avait jamais été riche ni puissante, même avant l’Apocalypse de 2020, l’année où les vampires avaient fini par se révéler au monde et défié les humains pour leur ravir la domination de la Terre. Avant l’Apocalypse, ils n’étaient que de banals humains. Et comme tant d’autres, ils subirent la violence et le carnage de la longue guerre de dix ans que se firent humains et vampires.

De nombreuses vies furent détruites, beaucoup furent livrés au monde glacé et impitoyable de la rue, sans un sou, ne survivant que grâce aux déchets trouvés dans les poubelles, plus ou moins comestibles. Les années 2020 furent la période la plus sombre que la petite planète bleue – comme on l’appelait à cette époque-là – ait jamais connue. Les dirigeants humains égoïstes et corrompus se virent contraints de s’unifier pour protéger leur peuple, enfin surtout eux-mêmes. Ils ne faisaient aucun cas de la souffrance du peuple et ne se préoccupaient que de leurs propres existences et de ce qu’il leur fallait faire pour échapper au courroux des vampires. L’anéantissement, le chagrin, les tourments des âmes innocentes de cette époque en firent l’une des plus sombres de l’histoire de la Terre…

Mais notre récit prend naissance bien plus tard, après la guerre, après la destruction totale de la Terre et sa reconstruction. C’est l’histoire, pleine d’espoir, d’une jeune femme qui se sacrifie pour le bien de l’humanité…

Evelyn Blackburn était née le 1er septembre 2420, quatre cents ans après le début du règne des vampires sur la Terre. Elle avait de la chance, elle le savait et en éprouvait de la reconnaissance. Bien qu’elle fût humaine, elle était issue d’une famille respectée, bénéficiant d’une aisance relative… même si cette richesse s’amenuisait. La famille Blackburn faisait partie de cette minorité d’humains – moins de 0,01 pour cent des cinq milliards d’humains vivant au XXVe siècle – qui n’étaient pas tenus en esclavage par la classe dominante.

Les vampires contrôlaient l’économie et chaque centimètre de la planète d’une main de fer – c’est du moins ce qu’ils prétendaient. Ils possédaient le monde entier, chaque entreprise, chaque école, hôpital, usine… Ils possédaient tout. Ils contrôlaient le monde en maîtrisant la seule chose qui fait tourner le monde : l’argent. C’était horrible, mais c’était la vérité. L’argent faisait tourner le monde, et chaque vampire, chaque humain et toutes les autres espèces opprimées savaient cela. Ils laissaient l’argent, et l’attrait du luxe, contrôler leurs vies, déformer la réalité et occulter les choses qui comptaient vraiment.

Pendant l’enfance d’Evelyn, et même s’il y avait eu des périodes où son père avait dû se battre pour maintenir leur niveau de vie, les Blackburn avaient toujours mangé à leur faim et n’avaient jamais éprouvé les manques et les malheurs qu’endurait le reste des membres de leur espèce. Si sa sœur, Nora, et leur mère étaient capables de fermer les yeux sur cette souffrance qui les entourait et qui façonnait la société dans laquelle ils vivaient, Evelyn, elle, tenait de son père. Elle avait hérité de lui sa conscience sociale et sa capacité à faire preuve d’empathie et à comprendre ce que vivaient les moins chanceux. Elle était consciente que la façon dont les vampires traitaient les humains n’était pas juste, et elle les haïssait pour cela. De chaque fibre de son être.

Evelyne et Nora avaient toutes deux été éduquées à domicile. Jonathan Blackburn voulait protéger ses filles de la dure réalité de la vie, mais alors que Nora vivait dans sa bulle, indifférente au sort des autres, Evelyn avait découvert l’existence d’un monde extérieur à leur manoir luxueux et les inégalités du monde. Elle avait aussi compris que son père n’était pas en capacité de les élever comme il l’aurait voulu. Avec le temps, la fortune de la famille, autrefois prestigieuse, s’était réduite comme peau de chagrin pour se résumer au nom d’une ancienne lignée et à un manoir trop grand. Dans un monde où les humains n’étaient plus considérés que comme un garde-manger, il leur était difficile de préserver un semblant de respect et de maintenir leur niveau de vie sans subir les restrictions imposées par le gouvernement des vampires…

Car c’était ce que le monde était devenu. Un monde de hiérarchie, de peur et de préjugés. Les humains n’étaient plus maîtres de leur vie ni de leur destin… Ils avaient réellement pris conscience du peu de choix, de pouvoir et de liberté dont ils disposaient quand Lord Marcus, l’un des vampires royaux les plus puissants du XXVe siècle, avait « demandé » à Alice Blackburn – la nièce de Jonathan, la cousine de Nora et Evelyn – de l’épouser. Contre son gré, bien sûr…


CHAPITRE 2

Tous les contes de fées commencent par une invitation royale.

La plupart des humains vendraient leur âme pour avoir la possibilité d’assister à un événement surnaturel. Ils donneraient tout – jusqu’à la dernière de leurs maigres possessions – pour avoir l’opportunité d’approcher un vampire, de capter l’attention d’un membre de la famille royale qui aurait le pouvoir de les extraire de leur vie misérable.

Ce genre d’invitation n’était pas chose courante pour Jonathan et Lynette Blackburn, mais depuis qu’Alice avait épousé Marcus, leur statut social s’était nettement amélioré, étant ses seuls parents encore vivants. Alors que Lynette était tout excitée chaque fois qu’ils recevaient une invitation, Jonathan, lui, redoutait ces événements publics. Pas pour lui, mais pour ses filles. Il craignait que le sort terrible qui s’était abattu sur Alice ne se répète. Il redoutait que les monstres qui hantaient ses rêves ne viennent réclamer une de ses filles et ne la violentent.

— Je ne peux pas croire que tu obliges Nora et Eve à participer à ce truc. Sais-tu combien de suceurs de sang haut placés seront présents ce soir ? gronda Jonathan près de la fenêtre de leur suite avec terrasse.

Sa femme continua de coiffer minutieusement les boucles noires de Nora.

— Avons-nous vraiment le choix ? C’est l’anniversaire du Roi. Nous ne pouvons pas nous permettre de dire non. Alors cesse de tout me mettre sur le dos. Et puis, nous devrions nous sentir honorés d’être sur la liste des invités. Cela signifie qu’il sait que nous existons, nous ne sommes plus des inconnus, maintenant, Jonathan.

Cette dernière partie lui tira un large sourire. Jonathan soupira et détourna les yeux pour regarder par la baie vitrée de l’un des deux célèbres hôtels Shangri-La de la ville d’Utopia, anciennement New York, capitale de la Nation Vampire, aussi connue sous le nom de cité royale. C’est dans ce lieu majestueux que la fête d’anniversaire du Roi allait se dérouler. La rue trépidante de Manhattan, en contrebas, était particulièrement animée ce jour-là, le monde entier s’apprêtait à célébrer l’anniversaire du Roi Atticus. À chaque coin de la rue étaient accrochés des ballons et des banderoles, les flonflons d’une musique de fête montaient jusqu’à la suite des Blackburn, au cinquante-sixième étage.

— Et si mes pires cauchemars devenaient réalité et que l’un d’entre eux décide de me prendre une de mes filles ? J’ai déjà failli à la promesse que j’avais faite à la mère d’Alice… Je ne sais pas comment je supporterais…

— Calme-toi, papa, dit Nora. Tout va bien se passer pour Eve et moi. J’ai dix-huit ans et elle seize… Nous sommes des grandes filles, maintenant, vous n’avez rien à craindre, maman et toi. Et puis je ne vois pas ce qu’il y a de mal à attirer l’attention de l’un de ces vampires.

Elle se mit à rire. Jonathan soupira en pensant à quel point sa fille était ignorante de la cruauté de ce monde.

— Nora, je sais que cela peut te paraître cool, ou te faire fantasmer, de tomber amoureuse d’un être aux pouvoirs extraordinaires, mais ce ne serait pas une partie de plaisir. Les vampires sont dangereux, très dangereux.

— Ton père a raison, Nora, dit Lynette tout en fixant une longue mèche noire et bouclée sur le sommet de la tête de sa fille. Les vampires sont dangereux et ce sont des amoureux extrêmement possessifs. Rappelle-toi ce qui est arrivé l’été dernier. Marcus a tué un jeune homme simplement parce qu’il avait fait un compliment à Alice !

Nora leva les yeux au ciel.

— Maman, tu n’as aucune preuve de ce que tu avances. C’était un complot. En tout cas, Alice est mariée à un seigneur, un des plus puissants du monde. Et ça, c’est ce que j’appelle de la chance !

Jonathan soupira.

— Mais Alice n’aime pas Lord Marcus. Et s’il a peut-être quelques sentiments pour elle, il la veut avant tout par pur instinct de possession et par égoïsme. Simplement pour s’assurer qu’aucun autre ne l’aura jamais.

— Mais…

Avant que Nora ne puisse aller au bout de son argumentation, ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer.

— C’est moi, cria Evelyn d’une voix débordante de joie et d’excitation en pénétrant dans la suite, le visage rayonnant de bonheur.

— Je suppose qu’elle est encore allée voir Ethan… plaisanta Lynette. Eve, nous sommes dans ma chambre !

— Je ne comprends toujours pas pourquoi Eve est tellement amoureuse de ce Redfern. Il est beau, d’accord, mais elle mérite mieux que ça.

Nora soupira, contrariée par le fait que sa sœur se contente d’un humain.

— Nora, les Redfern sont l’une des familles humaines les plus influentes et puissantes du monde. Et puis, vous avez grandi avec Ethan et sa sœur. Evelyn et Ethan sont amoureux depuis l’enfance. Tu devrais être heureuse pour elle qu’elle ait trouvé le véritable amour, dit son père d’un ton sévère.

— Vous êtes déjà en train de vous préparer ?

Evelyn fronça les sourcils en entrant. Retirant son manteau rouge, elle vint se placer à côté de sa mère devant la coiffeuse et contempla le reflet de sa sœur dans la glace.

— Tu es très jolie, Nora.

L’aînée des filles Blackburn sourit.

— J’espère bien. J’attirerai peut-être le regard d’un membre de la famille royale, ce soir, ou peut-être celui du Roi lui-même…

Le cœur de Nora s’emballait à l’idée de rencontrer le célèbre Roi Vampire.

Son enfance avait été bercée par le récit de légendes qui vantaient sa beauté et sa bravoure. La façon dont il avait bâti à lui seul le plus grand empire que la Terre ait connu. L’idée de le rencontrer, peut-être même de s’agenouiller devant lui, excitait Nora. Elle ignora le regard réprobateur de son père.

— Je te le souhaite, mentit Evelyn.

Elle aurait de loin préféré que sa sœur tombe amoureuse d’un humain plutôt que d’un vampire… Tout comme Nora, elle avait grandi en entendant des histoires horribles dépeignant la cruauté des vampires et de leur absence de cœur. Mais contrairement à sa sœur, Evelyn ne trouvait pas leur dangerosité attirante. Elle les trouvait terrifiants.

— Je n’aurai aucune difficulté à attirer le regard d’un membre de la famille royale. Enfin, si tu ne te mets pas en travers de mon chemin, bien sûr.

Nora plaisantait, mais derrière son sourire factice, ses paroles n’étaient pas dénuées de sincérité.

— Je n’en ai pas l’intention, dit Evelyn en souriant.

Jonathan, entièrement absorbé par la magnificence de Manhattan, ne prêta plus attention aux bavardages de son épouse et de ses filles. Il savait que certains de ses ancêtres avaient vécu dans la cité magnifique qui s’étendait sous ses yeux, avant la Grande Guerre qui avait opposé les vampires aux humains. Il avait aussi vu des photos de Manhattan en 2015, l’étendue de la civilisation humaine, cinq ans avant l’invasion des Vampires. Tant d’années s’étaient écoulées depuis, et Jonathan voyait la différence entre les images et la réalité devant lui.

La ville de 2437 était belle, moins peuplée, civilisée et beaucoup plus propre. Grâce aux réglementations imposées par Atticus, Jonathan était prêt à lui accorder cela. Mais l’ordre nouveau et la paix n’allaient pas sans un coût. Des millions d’humains étaient contraints de vivre sous terre, condamnés à n’être qu’une poche de sang destinée aux vampires.

Les humains avaient perdu tous leurs droits et leurs privilèges. Dans les années 2400, seuls moins de trois pour cent des cinq milliards d’humains dans le monde étaient en mesure de recevoir une éducation digne de ce nom, et seuls une fraction infime de ceux-là bénéficiaient d’un emploi décent, ainsi que d’un salaire, qui leur permettait de ne pas travailler pour les créatures de la Nuit, courbant éternellement l’échine devant leurs « maîtres ».

— Est-ce qu’Ethan sera là, ce soir ? demanda Jonathan au bout d’un moment, prenant de nouveau part à la conversation familiale.

— Évidemment qu’il sera là, répondit Nora en levant les yeux au ciel sans laisser à Evelyn le temps d’ouvrir la bouche. C’est un Redfern. Ils sont partout. Eve est là, alors je doute qu’il manque ça et prenne le risque d’être éliminé par un concurrent.

Nora fit un clin d’œil à sa petite sœur, qui se contenta de lui donner une tape sur l’épaule pour rire. Jonathan sourit.

— Bien.

Il hocha la tête, satisfait. Ethan Redfern était un beau jeune homme, héritier d’une famille prospère dont la fortune égalait celle de beaucoup de vampires. Et il aimait Evelyne. De tout son cœur. D’un amour partagé. Un amour comme celui-là était rare, pur et éternel.

Jonathan jeta un regard vers sa fille aînée, Nora, et une bouffée familière d’inquiétude l’envahit. Bien qu’elle soit comme Evelyn d’une beauté stupéfiante, elle était obsédée par le pouvoir et l’argent. Depuis qu’elle était enfant, Nora voulait tout ce qu’il y avait de mieux et elle ferait n’importe quoi pour l’obtenir. Sa détermination était à la fois son meilleur et son pire trait de caractère.

CHAPITRE 3

— C’est dingue, murmura Nora tout excitée, à l’oreille de sa sœur, en entrant dans la grande salle de bal du Shangri-La, quelques pas derrière leurs parents. Je n’arrive pas à croire que nous sommes ici !

— Mmm.

Evelyn chantonnait en parcourant la salle des yeux à la recherche d’Ethan, sans prêter attention à ce que Nora disait. Contrairement à sa sœur, Evelyn détestait ce genre d’événements mondains surnaturels, où se pressaient un tas de monstres assoiffés de sang qui s’agglutinaient autour d’elles, à l’affut d’une proie.

Tout le monde, dans cette pièce, voulait obtenir quelque chose de quelqu’un.

Elle voulait échapper aux feux des projecteurs et aux regards des vampires. La seule chose qu’elle souhaitait, c’était retrouver Ethan, être près de lui et se sentir en sécurité et rassurée par sa présence. Voir son sourire radieux, entendre son rire charmant et ses remarques spirituelles.

— Je ne vois vraiment pas ce que tu trouves à Ethan, tu sais. J’ai toujours pensé que tu pourrais trouver beaucoup mieux. Un humain, c’est tellement banal, remarqua Nora.

Elle baissa les yeux pour vérifier sa longue robe qui moulait parfaitement ses courbes et dévoilait une partie flatteuse de son décolleté, contrastant avec la pudique robe blanche de sa sœur.

— Tu es belle, Evelyn, tu mérites mieux qu’un humain. En plus, tu es ma sœur.

— Je n’ai pas envie de tomber amoureuse de l’un de ces monstres suceurs de sang, murmura Evelyn suffisamment bas pour que seule Nora puisse l’entendre.

Les deux sœurs traversèrent la foule à la suite de leurs parents alors que leur père saluait de vieilles connaissances.

— Je sais qu’Ethan ne trouvera jamais grâce à tes yeux, mais il est plus que parfait aux miens, je l’aime et rien ne pourra jamais changer ça.

Les deux sœurs se regardèrent un bref instant dans les yeux avant que Nora ne se détourne avec un hochement de tête réprobateur.

— Tu es trop bien pour un humain, dit-elle avec froideur avant de s’éloigner.

Evelyn avait envie de dire à Nora qu’elles étaient humaines elles-mêmes et que, dans son esprit, c’était Ethan qui était trop bien pour elle.

— Qu’est-ce qu’elle a ? lui demanda Lynette alors que Jonathan poursuivait sa conversation avec l’un de ses amis.

— Je n’en sais rien… Je suis désolée mais, tu veux bien m’excuser une seconde ? bafouilla Evelyne en s’éloignant sans laisser à sa mère l’opportunité de répliquer.

Elle partit dans la direction opposée à celle que Nora avait empruntée. Des larmes lui piquaient les yeux, prêtes à se répandre en ruinant son maquillage.

Elle adorait sa sœur, mais Nora avait, intentionnellement ou non, une façon bien à elle de blesser les gens. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle fasse de commentaires désobligeants sur Ethan pour tenter de décourager leur relation, sans jamais réussir à faire varier leurs sentiments. Ils se connaissaient depuis toujours et ce qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre était trop fort pour être détruit par des mots. L’attention qu’Ethan accordait à chacun autour de lui et la douceur dont il faisait preuve avec Evelyn… Il avait fait d’elle une meilleure personne. À son contact, elle avait appris à faire preuve de plus de gentillesse et de compassion.

Evelyn prit une profonde inspiration, quitta la salle de bal bondée de vampires et d’humains pour aller prendre l’air sur le spacieux balcon. Elle ferma les yeux et s’appuya sur la balustrade pour écouter le murmure continu et diffus qui lui parvenait d’Utopia. Elle avait passé la plus grande partie de sa vie à l’écart des affaires du monde, des grandes villes, du stress causé par la politique et l’économie. En fait, la seule personne de sa famille accoutumée à l’agitation des grandes métropoles comme Utopia, c’était son père qui, dans le cadre de son travail, avait été en contact avec des centaines de vampires et d’humains. Evelyn n’aimait pas le bruit et la brutalité de la ville, mais elle appréciait un peu de changement dans sa vie paisible et routinière. Pour elle, se retrouver ici était une aventure.

— Une jolie petite humaine comme vous ne devrait pas se trouver seule dans un endroit aussi dangereux.

La voix dans son dos interrompit ses pensées et la fit sursauter. Elle se retourna d’un bond pour croiser le regard d’un homme aux yeux d’un brun profond. Il n’était qu’à quelques centimètres derrière elle.

— Oh, s’exclama-t-elle, surprise par cette proximité. Je suis désolée, je n’avais pas remarqué que je n’étais pas seule.

Le gars ricana et s’appuya contre la rambarde du balcon, à côté d’Evelyn.

— Moi non plus, murmura-t-il. Pour être franc, je suis plutôt agacé par votre intrusion dans mon havre de paix. Les balcons sont généralement les seuls endroits où je peux échapper aux soirées bruyantes.

En souriant, Evelyn entreprit de regarder plus en détail l’homme qui se tenait à côté d’elle. Son costume bien coupé n’avait rien d’extraordinaire, pourtant il se dégageait de lui une impression de pouvoir et de richesse. Il était grand, bien bâti et possédait une mâchoire puissante, ainsi que les pommettes le plus parfaitement dessinées que l’on puisse désirer. Brun, la peau hâlée, il avait l’air jeune, la vingtaine un peu dépassée, mais dans un monde où existait l’immortalité, les apparences pouvaient être trompeuses.

— Eh bien si je vous importune, je vais vous laisser tout de suite, proposa Evelyn.

Elle avait envie de s’éloigner de lui, de toute manière. Elle savait que ce type était un vampire et elle ne voulait pas risquer de l’offenser d’une façon qui pourrait lui attirer des ennuis.

— Non.

Au moment où elle s’apprêtait à partir, le type la saisit brusquement par le bras.

— Restez, ordonna-t-il. C’est affreusement ennuyeux, ces soirées… Tout devient ennuyeux au bout de mille ou deux mille ans, dit-il d’une voix grave et rauque. Et puis cela ne m’arrive pas si souvent de rencontrer des jeunes filles humaines aussi belles que vous.

En hésitant, elle revint prendre sa place. Non qu’elle en ait envie, mais parce qu’elle n’avait pas le choix.

— À combien de ces soirées avez-vous déjà participé ?

— J’ai arrêté de compter en atteignant cent mille, il y a quelques siècles de cela, plaisanta-t-il, ce qui fit sourire Evelyn.

Lorsque le regard noir de l’homme scruta le mouvement des muscles du visage de la jeune femme, une lueur de fascination scintilla dans ses yeux. Il examina son corps attirant. Il contempla ses traits, son élégance naturelle et l’exceptionnelle aura de lumière qui se dégageait d’elle… Quelque chose se déclencha en lui, quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis bien longtemps.

— Ça doit être vraiment sympa de vivre si longtemps, d’avoir tout ce temps libre, d’être capable de faire ce qu’on veut quand on veut…

Tout à coup, toute bonne humeur s’effaça du visage du vampire et lorsqu’il répondit, son expression était empreinte de tristesse.

— Sympa n’est pas le mot juste, vous pouvez me croire. Si vous deviez vivre la vie qui est la mienne, vous ne la qualifieriez pas de sympa, parce que ce n’est pas le cas… C’est de la torture.

Il regarda l’anneau orné d’un rubis qu’il portait au doigt et caressa la pierre avec douceur.

— Si vous aviez vécu aussi longtemps que moi, vous auriez perdu cet appétit pour la vie et cet enthousiasme ; chaque jour devient semblable aux autres, vous ne ressentez plus rien que du vide et de l’engourdissement… Vous perdez toute raison de vivre autre que les obligations que vous devez…

Il fut interrompu avant de pouvoir finir son monologue.

— Vous avez le sentiment que la vie n’est plus un luxe, mais une punition, parce que vous n’avez plus rien à attendre.

Evelyn acheva sa phrase pour lui et se pencha par-dessus la rambarde du balcon de façon à le regarder dans les yeux.

— C’est ça ?

Elle lui fit un beau sourire qui creusa ses fossettes, un sourire si innocent, si doux et si lumineux qu’il fit renaître une émotion qu’il n’avait pas ressentie depuis bien longtemps dans le creux de son estomac.

— Oui, c’est tout à fait ça.

Il était stupéfait devant la capacité de la jeune femme à comprendre l’esprit d’un vampire. Il la regarda avec admiration, respect et émerveillement. Sa peau reflétait la lueur de la lune comme si elle irradiait. Il était séduit par la créature inférieure qui se trouvait devant lui. Elle était si jeune et si merveilleusement innocente. L’éclat qui émanait d’elle avait capté son attention au premier regard qu’il avait posé sur elle. C’était un éclat qui pouvait soit le mener à la rédemption, soit le jeter dans des abysses de noirceur.

— Vous me dévisagez… dit-elle de plus en plus mal à l’aise sous son regard insistant.

Elle s’agita, désireuse de fuir.

— Quel âge avez-vous ? demanda-t-il brusquement.

— Seize ans.

— Si jeune…

— Et vous ? demanda-t-elle par simple curiosité.

Il se contenta de sourire sans détacher son regard du sien. Il y avait quelque chose d’étrangement intimidant dans la façon dont il la fixait, comme s’il essayait de la comprendre, d’ouvrir son corps pour scruter la profondeur de son âme.

— Je dois y aller, dit-elle rapidement, mais une fois encore, sa tentative de départ fut brisée lorsque le vampire passa soudainement le bras autour de sa taille.

Il la serrait avec douceur mais fermeté.

— Je ne vous autorise pas à partir, dit-il d’une voix presque menaçante.

À ces mots, elle sentit des frissons d’effroi courir le long de sa colonne vertébrale. Mais elle était trop intelligente pour lui désobéir. Il continuait de la regarder fixement, de l’observer… mais elle évita son regard.

— Votre âme est plus vieille, affirma-t-il.

D’une main il tenta de toucher ses lèvres… mais Evelyn eut un mouvement de recul, son visage prenant une expression terrorisée. Il vit alors l’effet que sa proximité provoquait sur elle.

— Je ne vous ferai pas de mal, promit-il en laissant retomber sa main. Cela vous plairait d’aller faire un tour sur le toit ?

Il leva les yeux vers le ciel étoilé.

— Utopia peut être très belle, vue de là-haut. J’aimerais vous la montrer.

Evelyn se figea, étonnée de son invitation et de la rapidité avec laquelle les choses évoluaient… Elle ne se sentait pas en sécurité avec lui.

— J’aimerais vous connaître mieux, dit-il. Vous m’intéressez… et il y a peu de choses qui m’intéressent.

— Vraiment, je ne…

Au moment où elle allait lui opposer un refus, elle vit une ombre passer sur son visage, si noire que ses entrailles se contractèrent de terreur.

— Je ne suis pas un homme à qui l’on dit non, dit-il d’un ton menaçant.

Ses yeux s’assombrirent et Evelyn déglutit avec difficulté.

— Mais il faut vraiment que j’y aille, insista-t-elle.

Quelque part, elle culpabilisait parce qu’elle devinait beaucoup de solitude et de souffrance chez ce vampire devant elle. En même temps, il y avait cette aura sombre et dangereuse autour de lui. Lorsqu’elle croisa son regard une fois encore, elle y vit deux options. Dans l’un de ses yeux elle se vit avec lui, partageant une vie de joie, de rires et de bonheur. Dans l’autre, elle aperçut une vie de souffrance, de tristesse, de larmes et d’effusions de sang. Deux chemins.

Deux possibilités. Deux destins complètement différents.

— Très bien, marmonna-t-il en s’effaçant pour lui montrer qu’il la laissait partir.

— Merci. Bonne nuit, monsieur.

Elle n’osa pas lui demander son nom. Elle savait trop bien où était sa place en tant qu’humaine. Mais lui, en revanche, n’était retenu par aucune barrière sociale.

— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il au moment où elle s’éloignait.

À contrecœur, elle tourna sur elle-même.

— Evelyn Blackburn.

CHAPITRE 4

Deux semaines s’étaient écoulées depuis le bal d’anniversaire du Roi, et tout était normal, aucun événement significatif ne s’était produit depuis cette soirée.

Immédiatement après que cet étrange vampire avait laissé partir Evelyn, elle avait retrouvé Ethan. Elle avait été tentée de lui raconter ce qui s’était passé mais s’était ravisée, pour ne pas l’inquiéter.

Nora avait passé la soirée à danser avec différents vampires, tous bien placés sur l’échelle du pouvoir, et tous lui avaient accordé l’attention qu’elle souhaitait, mais, manifestement, aucun d’entre eux n’était intéressé par autre chose que prendre du plaisir avec cette jeune humaine… Nora ne déclinait pas les avances des vampires, bien sûr. Elle connaissait les règles : un humain ne pouvait jamais refuser à un vampire ce qu’il ou elle convoitait.

Deux semaines s’étaient donc écoulées quand la bruyante sonnette de la porte d’entrée retentit partout dans le manoir des Blackburn. Il pleuvait ce soir-là, quand des vampires se présentèrent à la porte. Bien que Jonathan Blackburn soit un homme d’affaires assez connu et l’un des rares humains encore respectés, il n’avait que rarement la visite de vampires, surtout s’ils appartenaient à la cour du Roi…

— Margret, vous pouvez allez voir ce que c’est, je vous prie ? dit Lynette à la servante.

Jonathan et elle, assis au salon, assistaient à la leçon de musique de leurs filles. Nora et Evelyn jouaient toutes les deux du piano… Lorsque leurs enfants ne les regardaient pas, Jonathan posait un baiser furtif sur le front de sa femme, pour lui rappeler à quel point il l’aimait. Ils formaient un tableau heureux, chacun était satisfait de sa vie exempte de soucis et de stress, tout était parfait… Aucun d’eux ne se doutait que la famille vivait ses derniers instants de bonheur véritable et qu’après cette soirée cruelle rien ne serait plus jamais pareil pour les Blackburn. Surtout pour Evelyn.

— Eh bien, Jonathan Blackburn, il semblerait que nous nous rencontrions de nouveau…

Le type qui fit son entrée dans le salon n’était pas une personne que le père de famille s’attendait à voir…

— On dirait que votre ego a gonflé, depuis notre dernière entrevue. Je me serais attendu, moi, un noble vampire, à être accueilli dans votre demeure par toute votre famille et non par une simple domestique humaine.

Il jeta un regard dédaigneux à la femme d’une cinquantaine d’années qui se tenait devant la porte, la tête baissée.

— Lord Marcus, s’exclama Jonathan surpris, en voyant entrer le mari de sa seule nièce chérie. Jonathan n’avait pas revu Marcus depuis au moins deux mois, la dernière fois où sa nièce, Alice, avait essayé de s’enfuir…

— Qu’est-ce qui vous amène ? demanda-t-il inquiet de cette visite soudaine. Est-ce qu’Alice va bien ?

Marcus ricana.

— Oui, ma chère Alice va très bien, et nous sommes très heureux ensemble, répondit-il d’un ton amer.

C’était une allusion au fait que Jonathan et toute sa famille étaient totalement opposés au mariage d’Alice avec Marcus et qu’ils avaient même participé au sabotage de leur union en se rendant complices de la fugue d’Alice. Plus exactement de sa fugue ratée.

— Alors, sans vouloir vous vexer, pourquoi êtes-vous là, Monseigneur ? Et pourquoi êtes-vous venu en compagnie de si nombreux amis ?

Jonathan désigna d’un geste les quatre vampires, tous vêtus de costumes élégants, postés de façon asymétrique derrière Marcus, de façon à former un triangle. Jonathan remarqua que les quatre vampires n’étaient pas de la région, qu’ils portaient tous un sceau sur leur costume – un croissant de lune – montrant qu’ils étaient membres de la Cour suprême du Roi. Marcus eut un sourire narquois.

— C’est amusant que vous posiez la question…

D’un petit signe de tête, il intima l’ordre au vampire sur sa gauche d’avancer d’un pas… Aussitôt celui-ci s’exécuta et exhiba fièrement un parchemin d’or qu’il tenait dans son dos. Les parchemins d’or étaient spéciaux. Ils étaient faits pour annoncer les lois et les ordres du Roi. Immédiatement, tous les membres de la famille Blackburn ainsi que Margret, la servante, s’agenouillèrent et s’inclinèrent en signe de respect.

— Par ordre de Sa Majesté le Roi Atticus, Evelyn Maria Blackburn, fille de Jonathan Henry Blackburn et de Lynette Helen Blackburn, son épouse, se verra accorder dès sa majorité l’honneur d’être admise au palais royal. Elle fera partie du Conseil royal des vampires en tant qu’assistante humaine du Roi, pour le conseiller sur les sujets afférents aux droits humains.

— QUOI ? s’exclama Evelyn en se relevant d’un bond.

Elle se précipita sur le vampire pour regarder de ses yeux le rouleau qu’il tenait entre ses mains et vérifier qu’il ne commettait pas d’erreur.

— Evelyn Blackburn ? Vous voulez dire… moi ? Pour être admise au palais royal, en tant qu’assistante humaine ?

Marcus ricana.

— Jonathan, si c’est cette fille-là que vous allez envoyer au palais royal, vous feriez bien de faire attention. Si elle se conduit comme ça au palais, je doute qu’elle fasse long feu.

Jonathan Blackburn serra les dents, furieux, sans répondre aux propos malveillants de Marcus.

— Evelyn ? dit Nora en fronçant les sourcils. Pourquoi le Roi veut-il Evelyn en particulier au palais royal ?

Bien qu’elle s’efforçât de ne rien laisser paraître, Nora ne put retenir un soupçon de jalousie de percer dans sa voix.

— Pourquoi Evelyn ?

Marcus ricana une fois de plus en éludant sa question et demanda qu’on lui remette le rouleau doré.

— Jonathan Blackburn, en tant que chef de la famille Blackburn et au nom d’Evelyn Blackburn, acceptez-vous cet hommage comme témoignage de la compassion du Roi et de son amour pour la famille Blackburn en vous engageant à confier l’avenir de votre fille au Roi ?

Il parlait avec dédain en regardant de haut Jonathan Blackburn, toujours agenouillé, tête baissée.

— Oui, répondit Jonathan, les dents serrées.

Tout le monde pouvait voir à quel point il était difficile pour lui de prononcer ce mot qui scellait pour toujours le destin de sa fille en la livrant à un monstre…

— Très bien.

Marcus tendit le rouleau à Jonathan avec un sourire narquois, mais avant qu’il ne le pose dans sa main, Evelyn s’interposa et s’en empara brusquement pour le jeter sur le sol en marbre.

— Eh bien moi je n’accepte pas ! hurla-t-elle, rouge de colère.

Elle sentait une énergie incommensurable bouillir en elle, mourant d’envie d’être libérée.

— Je ne veux pas aller au palais, ni être assistante, ni je ne sais quoi ! Je ne connais rien à la politique et je…

Sa harangue fut brutalement interrompue par le revers d’une main entrant douloureusement en contact avec sa joue.

— SOTTISES ! rugit Jonathan Blackburn en giflant sa propre fille, ce qui eut pour conséquence de l’envoyer brutalement au sol. Je t’interdis de te conduire de cette façon devant un noble comme Lord Marcus, je t’interdis de jeter le parchemin d’or du Roi par terre comme si c’était un détritus, et par-dessus tout je t’interdis de te plaindre des bienfaits de Sa Majesté envers notre famille ! Être admise au palais royal est un honneur pour lequel des millions de personnes donneraient n’importe quoi !

— EH BIEN, JE LE LEUR LAISSE ! cria Evelyn en se relevant péniblement.

Ses larmes coulaient comme deux cascades sur ses joues.

— Je n’en veux pas ! Et je n’irai pas vivre dans ce palais ! hurla la plus jeune des Blackburn avant de sortir de la pièce en courant.

— Je vous prie d’excuser mon manque de sévérité envers ma fille. Soyez assuré que je l’amènerai à plus d’obéissance avant qu’elle n’entre au palais, promit Jonathan en se baissant pour ramasser le rouleau à deux mains.

Nora et Lynette restaient agenouillées, frappées de stupeur par la scène qui venait d’avoir lieu devant elle. Jonathan Blackburn, ce père toujours si aimant et mesuré, avait frappé sa fille cadette, qui avait toujours été sa préférée. Nora et Lynette le savaient à la façon dont il faisait toujours passer en premier les désirs d’Evelyn. Elles savaient qu’il lui donnerait tout ce qu’elle voulait, il suffisait qu’elle demande. Cet accès de violence soudain lui ressemblait d’autant moins.

Marcus se contenta de hocher la tête avant de se retourner vers les quatre vampires de moindre rang, membres du Conseil royal.

— Allez m’attendre dehors, ordonna-t-il.

Tels des chiens bien dressés, ils sortirent immédiatement, laissant Marcus seul avec les trois Blackburn restant.

— C’était bien joué, Jonathan, dit le vampire après quelques minutes de silence, assez pour être sûr que les autres vampires étaient tous sortis. Je ferai jurer à ces quatre-là dehors que la résistance d’Evelyne n’arrivera jamais aux oreilles du Roi si vous me promettez tous les trois de faire en sorte qu’Evelyn abandonne ses manières butées.

— Je n’ai pas joué la comédie, monseigneur. Je suis sincèrement désolé du comportement de ma fille. Elle est trop ignorante pour comprendre qu’avoir été choisie pour entrer au palais royal est une chance que des millions de jeunes filles rêveraient d’avoir.

Lord Marcus sourit en se dirigeant vers les deux fauteuils de velours qui étaient installés en face du piano.

— Oui, c’est une chance, en effet, et des centaines de milliers d’humains seraient prêts à tuer pour que leur fille soit spécialement choisie par le Roi pour entrer à la cour… mais vous n’êtes pas de ceux-là, n’est-ce pas Jonathan ?

Jonathan Blackburn se raidit, ce qui n’échappa pas à Marcus, qui comprit qu’il avait visé juste.

— Je… je…, bégaya l’humain, ce qui fit ricaner le vampire.

— Inutile de vous justifier, Jonathan. Vous ne m’aimez peut-être pas, mais vous êtes l’oncle préféré d’Alice. Si jamais je vous dénonçais au Roi parce que vous persistez à vouloir mépriser les créatures de la nuit, comme dans l’ancien temps, je suis absolument convaincu qu’elle ne me le pardonnerait jamais… Donc, vous n’avez pas d’inquiétude à avoir, mon cher humain, vos secrets seront bien gardés.

Marcus sourit à Jonathan et à sa famille, toujours à genoux sur le sol froid et dur, n’osant pas bouger sans sa permission. Le vampire fit un petit geste de la main pour indiquer aux deux humaines de se relever.

— J’ai connaissance de ce que vous enseignez à vos filles, et ce que vous avez enseigné à Alice, les horreurs concernant mon espèce et la Grande Ge de 2020… Je connais aussi la raison pour laquelle vous et votre femme préférez tenir Nora et Evelyn à l’écart des événements comme celui qui a eu lieu à Manhattan, il y a deux semaines. Vous ne voulez pas qu’un vampire puisse les remarquer ou s’intéresser à elles… surtout les nobles. Je me trompe, Jonathan ?

Marcus sourit d’un air narquois. Comme l’humain restait silencieux, il continua.

— Je sais qu’avant qu’Alice ne me rencontre, ses parents avaient l’intention de la marier à un fils Grayson, une célèbre famille humaine.

Il ricana.

— Evelyn est sincèrement amoureuse d’Ethan Redfern, s’exclama Jonathan au bout d’un moment en comprenant où le lord vampire voulait en venir. Ils ne se fréquentent pas seulement pour faire plaisir à leurs parents, elle a vraiment des sentiments pour lui.

— Eh bien faites en sorte qu’elle les oublie, répliqua Marcus sévèrement, toute trace de bonne humeur ayant quitté son visage. Evelyn est la première humaine que le Roi ait spécifiquement désignée pour qu’elle soit admise au palais royal depuis des siècles. Et, bien que je reconnaisse qu’Evelyn est une jeune fille brillante, elle n’est pas faite pour la politique et la pensée philosophique. Il m’apparaît clair que le Roi a requis sa présence au palais uniquement pour satisfaire son plaisir… Je doute qu’il veuille se contenter de parler avec elle…

Jonathan Blackburn serra les poings de rage quand des images du Roi caressant sa fille si innocente, l’embrassant, abusant de son corps si pur lui traversèrent l’esprit. Il eut la nausée, dégoûté de lui-même pour n’être pas assez fort pour les empêcher de devenir réalité. Il savait très bien que si le Roi voulait vraiment qu’Evelyn soit à lui, elle n’aurait aucun moyen d’échapper à ce destin funeste.

— Vous voulez que j’éloigne Ethan Redfern pour éliminer toute concurrence ? demanda Jonathan.

L’impassibilité de son visage contrastait avec toute la gamme d’émotions qui se bousculaient dans son cœur. Marcus se mit à rire.

— La concurrence ? Oh, je vous en prie. Ethan Redfern n’est pas un concurrent pour le Roi, et il ne le sera jamais. Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que pour être un concurrent, il faudrait qu’il ait une chance de gagner ; et je suis convaincu que si jamais le Roi découvrait que le cœur d’Evelyn appartient effectivement à un autre homme, il le ferait tuer sans hésiter et ferait jeter son corps aux chiens pour qu’ils s’amusent avec… Je vous dis ça pour le bien d’Evelyn, pour lui éviter le chagrin et la culpabilité que cela entraînerait chez elle.

Lynette fronça les sourcils.

— Pourquoi est-ce que vous vous préoccupez du bien d’Evelyn ? Je croyais que vous haïssiez ma famille ? dit la maîtresse de maison, prenant la parole pour la première fois.

— Pour la même raison que je protège votre mari… à cause des liens qui l’unissent à mon Alice. Je sais ce que c’est lorsque la femme que vous aimez est amie avec une autre. Ce n’est pas une bonne chose et le plus souvent cela déclenche une rage violente dans le cœur d’un vampire. La jalousie est un sentiment puissant et un vampire dominé par sa jalousie peut faire des choses horribles, même à la femme qu’il aime par-dessus tout.

— Y a-t-il quelque chose que vous puissiez faire pour empêcher qu’Evelyn n’aille vivre au palais, Lord Marcus ? implora Lynette au bord des larmes. Pour l’amour d’Alice, je vous en prie, aidez Evelyn ! Vous savez qu’elle préférerait mourir plutôt que d’aller au palais pour le plaisir du Roi !

Marcus soupira.

— Je suis désolé, sincèrement, mais c’est du Roi qu’il s’agit, et étant donné qu’il a dépêché trois de ses plus fidèles gardes royaux, un messager royal et moi-même, un Seigneur, pour vous délivrer ce message, vous comprendrez qu’il est tout à fait déterminé à obtenir ce qu’il veut.

Lynette et Jonathan échangèrent un regard.

— Que pouvons-nous faire ?

— Rien.

Le vampire haussa les épaules.

— Faites seulement en sorte qu’elle soit préparée et éduquée comme il convient, et faites-lui accepter l’idée qu’elle appartient au Roi, maintenant. Peu importe ce qu’elle souhaite. Dès l’instant où le Roi la veut, elle est à lui… Plus tôt elle se fera à cette idée, mieux ce sera. Lui résister serait inutile, puisqu’il l’aura, d’une façon ou d’une autre.

CHAPITRE 5

Cinq mois s’étaient écoulés depuis cette soirée funeste où Marcus était débarqué au manoir des Blackburn. La vie des Blackburn avait radicalement changé depuis. Cinq mois, c’était largement suffisant pour que la nouvelle se répande dans la ville, et bientôt toutes les personnes qu’elle avait toujours connues furent au courant de son destin cruel. Certains de ses amis la regardaient avec pitié, d’autres avec crainte, ou envie, mais la plupart la regardaient avec dégoût.

Evelyn Blackburn était une jeune fille intelligente, elle savait exactement à quoi les gens avaient pensé en entendant parler de l’exigence du Roi. Ils imaginaient ce que le Roi lui ferait subir dans ses appartements au cœur de la nuit. Elle deviendrait sa putain, son jouet, son esclave. Soumise à sa domination et à son désir. Il tiendrait sa vertu, et sa vie tout entière, dans le creux de sa main. Et il n’y avait rien qu’elle puisse faire pour l’éviter.

La plupart des amis de la famille Blackburn étaient humains, et ils partageaient l’opinion du père d’Evelyn sur les vampires. Tous ceux qui l’avaient vue grandir étaient donc dégoûtés par le destin qui l’attendait. Certains de ses amis avaient même eu l’audace de lui demander comment elle s’était débrouillée pour séduire le Roi. Les gens parlaient derrière son dos. Elle était au centre de leurs commérages. De plus, son père semblait si fier qu’Evelyn ait été choisie par le Roi que les gens se disaient que c’était un plan concerté pour obtenir plus de faveurs et de pouvoir. Le fait que le Roi fasse parvenir chaque semaine des bijoux, des vêtements, des tableaux et de grosses sommes d’argent au manoir Blackburn n’arrangeait pas les choses. Les paquets n’étaient jamais accompagnés d’aucune note ni d’aucune lettre.

Mais ce jour-là, le 1er septembre, un nombre incroyable de présents supplémentaires fut livré, dont un collier en or, délicatement ouvragé, assorti d’un pendentif en rubis en forme de croissant de lune. Le Croissant de lune royal, symbole signifiant que la personne qui le portait appartenait au Roi et devait donc être traitée avec tout le respect dû à cette position. Il y avait aussi une magnifique robe blanche et une lettre…

 

Joyeux dix-septième anniversaire, ma douce Evelyn. J’espère que tu apprécieras la réception que tes parents ont organisée pour toi. J’espère que tu aimeras mes cadeaux et je te prie de porter le collier pour la fête ce soir. Le Croissant de lune royal est un signe reconnu par les humains comme par les vampires. En le voyant sur toi, chacun saura que tu m’appartiens. Je veux qu’aucun homme ne s’approche de toi ce soir… Il n’y en a plus pour longtemps, maintenant, plus qu’une année avant que nous ne soyons réunis. J’espère que tu attends ce jour avec autant d’impatience que moi, ma bien-aimée.

Bien à toi,

Atticus.

 

— Je vous l’ai dit, je ne veux pas assister à la fête ce soir ! hurla Evelyn en saisissant un vase en cristal contenant de l’eau et des fleurs pour le jeter à la tête d’une des servantes. Laissez-moi tranquille !

— Mademoiselle Blackburn, vous êtes obligée d’y aller, on fête votre anniversaire ! dit l’autre d’une voix tremblante pour essayer de convaincre Evelyn qui refusait obstinément de se préparer.

La jeune femme reporta lentement son attention sur cette belle journée ensoleillée et sur le ciel bleu qu’elle voyait par la fenêtre. Un couple d’hirondelles insouciantes passa devant la fenêtre de sa chambre. Evelyn les envia parce qu’elles étaient libres, libres de vagabonder dans le ciel, et libres de faire ce que bon leur semblait. Contrairement à elle qui était privée de liberté, qui n’avait plus rien que la perspective d’un destin cruel.

— Une fête ? Qu’est-ce qu’on fête ? Mes dix-sept ans ou les trois cent soixante-cinq jours de liberté qu’il me reste avant qu’on ne me force à quitter tous ceux que j’ai toujours aimés, uniquement pour le bon plaisir de ce monstre ?

— Mademoiselle…

À cet instant, l’autre fille Blackburn entra dans la chambre en interrompant la servante.

— Sortez, ordonna Nora sèchement.

Les deux servantes humaines se regardèrent, hésitantes. Elles savaient que la relation entre les deux sœurs s’était beaucoup dégradée récemment à cause de la jalousie de Nora.

— Sortez ! répéta Nora plus sévèrement. Allez ! Je veux parler à ma sœur en privé, alors je vous conseille d’aller vous occuper ailleurs avant que je ne décide de vous virer toutes les deux.

Les servantes échangèrent un regard apeuré avant de sortir précipitamment de la chambre.

— Dix-sept ans et tu continues à passer tes nerfs sur les domestiques, à ce que je vois.

Nora traversa la pièce lentement pour venir rejoindre sa sœur près de la fenêtre.

— Il n’y a personne d’autre sur qui je peux passer mes nerfs. Tu refuses de me parler. Maman ne peut pas me regarder dans les yeux sans éclater en sanglots, et notre père fait tout pour m’éviter. Avant je pouvais parler de mes problèmes avec mes amies, avec Ethan, mais…

Evelyn s’interrompit, submergée de chagrin devant sa solitude et son impuissance. Elle sentit monter ses larmes mais les retint d’un clignement de paupières furtif.

— Houlala, ma pauvre, dit Nora avec méchanceté et sans aucune compassion. Tu es toujours contrariée que tes amies aient découvert que tu avais couché avec le Roi, tout ça pour avoir tes entrées au palais royal ? Ou bien est-ce parce que Père a exigé que tu cesses toute relation avec Ethan Redfern que tu es dans cet état ?

— Je n’ai pas couché avec le Roi ! Je ne l’ai même jamais rencontré ! répliqua Evelyn. Tu ne vois pas que je ne veux pas de tout ça ? Je ne veux pas entrer au palais royal et devenir le jouet sexuel d’Atticus ! Je ne veux pas perdre ma vertu avec quelqu’un que je ne connais même pas !

— Oh, arrête ton cinéma, Eve ! grogna Nora en s’approchant de sa jeune sœur. Tu dois bien lui avoir fait quelque chose pour qu’il te veuille si désespérément, qu’il te couvre de cadeaux toutes les semaines ! On sait tous pourquoi il te veut, et ce n’est sûrement pas pour discuter des droits humains !

Evelyn finit par craquer. Après cinq mois de remarques blessantes et de commentaires haineux, elle n’en pouvait plus. En larmes, elle finit par laisser libre cours à ses sentiments.

— Nora, pourquoi es-tu comme ça avec moi ? Tu es ma sœur, tu es censée m’aider et me remonter le moral ! Pas m’enfoncer. Tu me traites comme si tu me détestais au moment où j’ai besoin de toi. Tu sais bien que je n’ai jamais voulu tout ça ! J’ai l’impression de vivre un enfer !

Nora se contenta de sourire d’un air mauvais en se dirigeant vers la table de nuit d’Evelyn sur laquelle celle-ci avait jeté négligemment le collier qu’elle venait juste de recevoir et la lettre d’amour d’Atticus.

 Je veux qu’aucun homme ne s’approche de toi ce soir

Nora souffla d’un air dégoûté en lisant à voix haute.

— Dis-moi, tu crois qu’il en a une grosse ? Tu crois qu’il sera doux ou brutal avec toi ? Tu vas ouvrir les jambes de bonne grâce ou il va devoir te pénétrer de force ?

— Arrête…

Evelyn ne voulait pas imaginer ce qui allait se passer quand elle aurait dix-huit ans et qu’elle deviendrait la propriété du Roi.

— Nora, s’il te plaît, arrête, implora-t-elle.

Mais sans écouter les supplications de sa petite sœur, Nora poursuivit ses moqueries.

— Tu l’imagines enfoncer en toi son gros engin, en grognant de plaisir… Tous les soirs, Atticus te prenant de force, te possédant, te volant ton innocence et ta pureté…

— ARRÊTE !

Le visage inondé de larmes, Evelyn se laissa tomber à genoux. Elle aurait voulu faire disparaître toutes les horreurs que Nora lui avait dites. Mais c’était impossible. Ses paroles résonnaient dans sa tête. Elle ne pouvait pas les effacer parce que, comme tout le monde, elle savait que c’était ce qui allait arriver. Contrairement à ce qu’elle avait prévu, elle ne perdrait jamais sa virginité avec Ethan, le seul homme qu’elle ait jamais aimé. Elle n’épouserait jamais son amour d’enfance, elle n’aurait pas d’enfants et ne vieillirait pas avec lui. Tous ses rêves et ses espoirs disparaîtraient le jour de ses dix-huit ans.

Nora observa sa petite sœur, en larmes, se recroqueviller sur le sol.

— Cela devrait être moi, murmura-t-elle sur un ton haineux avant de sortir de la chambre.

*
*     *

La fête était magnifique. Jonathan et Lynette Blackburn n’avaient pas regardé à la dépense pour l’avant-dernier anniversaire de leur fille en tant qu’être humain libre. La grande salle de bal des Blackburn était bondée aussi bien de créatures de la Nuit que d’humains. Un grand nombre de nobles étaient présents, qui avaient apporté de fastueux présents à offrir à la jeune Evelyn Blackburn. Ils n’étaient pas venus en tant qu’amis de la famille, bien sûr. Ils n’étaient là que pour une seule raison : voir la beauté de la jeune fille qui avait captivé le Roi.

Durant toute la soirée, Evelyn sourit et dansa avec chacun des invités qui avaient requis son attention, mais elle détesta chaque minute de cette fête. Aucun de ses amis n’était présent, il n’y avait là qu’une foule d’étrangers qu’elle n’avait jamais rencontrés auparavant et qui n’étaient là que pour d’obscures raisons liées au Roi.

Evelyn était désormais prête à quitter la soirée pour aller se réfugier dans sa chambre et s’endormir en pleurant, une fois de plus. Il y a tellement de monde, je suis sûre qu’ils ne s’apercevront pas de mon absence, même si c’est mon anniversaire que l’on fête, pensa Evelyn en se dirigeant vers la porte avec l’espoir que personne ne devinerait son intention.

— Evelyn !

Une voix étonnamment familière l’appela juste au moment où elle s’apprêtait à se faufiler entre les lourdes portes de bois. En poussant un petit grognement, elle pivota sur elle-même, s’attendant à se trouver face à un invité furieux ou surpris, ou simplement à quelqu’un qui voudrait lui parler du Roi. Mais lorsqu’elle se retourna, elle faillit avoir une attaque. La fille qui se trouvait face à elle était une personne qu’elle connaissait depuis son enfance, et probablement la seule de ses amies présente à cette fête. Evelyn poussa un petit cri et se précipita vers la jeune fille blonde pour la serrer dans ses bras.

— Karris ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Soudain, en voyant le visage de Karris Redfern, la sœur aînée d’Ethan, la soirée ne lui parut plus aussi détestable. Mais le plaisir d’Evelyn fut de courte durée quand elle se rendit compte que Karris ne lui rendait pas son embrassade. Celle-ci fourra brusquement un papier dans la main d’Evelyn.

— Je ne sais pas pourquoi il continue à se préoccuper de toi, dit-elle amèrement avant de s’éloigner sans un mot d’explication.

Il ? Ce seul mot suffit à exciter la curiosité d’Evelyn, qui déplia le papier. Mon Dieu, faites que cela soit Ethan ! pria-t-elle en lisant le message écrit avec soin.

« Je t’attendrai sous notre cerisier. » Le message était simple et sans aucune indication de son auteur, mais Evelyn sut tout de suite en voyant l’écriture soignée qu’il venait d’Ethan. Le visage illuminé d’un sourire radieux, elle sortit précipitamment de la salle de bal, indifférente aux regards curieux qu’on lançait sur son passage.

« Notre cerisier… » Evelyn savait exactement de quoi il parlait.

*
*     *

À quelque distance du manoir, loin des lumières et de la musique de la fête, se tenait un vieux cerisier aux branches dénudées sur lesquelles subsistaient quelques fleurs flétries. Pendant les mois d’été, Evelyn et Ethan avaient l’habitude de passer le plus clair de leur temps dans la clairière, sous l’arbre, pour profiter de la vue et du plaisir d’être ensemble. Mais cette année n’avait pas été si heureuse puisque les ordres du père d’Evelyn les avaient maintenus séparés l’un de l’autre.

— Ethan ! s’exclama Evelyn en se jetant dans ses bras.

— Evelyn.

Ethan la serra contre lui en savourant ce contact intime.

— J’avais peur que tu ne viennes pas.

— T’es bête ou quoi ?

Elle s’écarta un peu de lui pour pouvoir le regarder dans les yeux.

— Évidemment que j’allais venir. Je viendrai toujours, Ethan. Je t’aime.

— Moi aussi, je t’aime.

En entendant ces mots, le cœur d’Evelyn se mit à battre plus vite et avant qu’ils ne le sachent leurs lèvres se joignirent en un baiser passionné et tendre à la fois.

Il y avait bien longtemps qu’Evelyn n’avait pas senti la douceur des lèvres d’Ethan sur les siennes. Il resserra son étreinte et la pressa contre l’arbre, leur arbre. Il promena ses mains sur son corps, la caressant tout en sachant qu’il ne devrait pas faire ça.

— Tu m’as tellement manqué.

Le souffle court, Ethan recula une fraction de seconde avant de reprendre sa bouche. Lentement, il passa les mains sous sa longue robe pour caresser ses cuisses si douces alors qu’elle emmêlait ses doigts dans ses cheveux blond vénitien. Elle entoura sa taille de ses jambes en se pressant contre lui.

Ce qu’elle faisait était interdit et dangereux… Si Atticus venait à le découvrir, le jeune Redfern et elle auraient de gros problèmes. Mais à ce moment précis, elle se fichait bien d’Atticus et des vampires. Tout ce qui comptait, c’était Ethan, ses baisers fougueux et le contact de ses mains sur sa peau.

Ils s’embrassaient depuis ce qui leur parut être une éternité, mais qui n’était en réalité que des minutes, lorsqu’ils furent violemment séparés par une paire de mains brutales. Et avant qu’Evelyn ne comprenne ce qu’il se passait, Ethan fut projeté en l’air pour aller s’écraser violemment sur un arbre un peu plus loin.

— Ethan, hurla-t-elle en se précipitant dans sa direction.

Mais avant qu’elle ne puisse faire un mouvement, les mêmes mains brutales s’emparèrent d’elle pour la plaquer contre le cerisier. Une paire d’yeux sombres, marron – presque rouges – la jaugeaient avec colère et jalousie… Il fallut plusieurs secondes à Evelyn pour que son cerveau identifie le visage de son agresseur, et elle poussa un petit cri en réalisant qui était le type en face d’elle. Ce visage ne lui était pas revenu à l’esprit depuis leur unique rencontre.

— Vous ! murmura-t-elle sous le choc en essayant de le repousser, en vain. Vous êtes le type de la soirée d’anniversaire du Roi.

Le vampire sourit.

— Je suis heureux que tu te souviennes de moi, ma douce Evelyn, murmura-t-il en se penchant sur elle.

Quelques secondes encore et Evelyn comprit finalement qui il était.

— Atticus, vous êtes Atticus… Vous êtes le Roi !

Il sourit d’un air sombre.

— Il t’en a fallu du temps…

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